24.08.2007
Orientations (Extrait 2)

Sur le plan de l’esprit, il existe quelque chose qui peut déjà servir de trace aux forces de résistance et de renouveau : c’est l’esprit légionnaire (**). C’est l’attitude de ceux qui surent choisir la voie la plus dure, de ceux qui surent combattre tout en étant conscients que la bataille était matériellement perdue, de ceux qui surent convalider les paroles de la vieille saga : « Fidélité est plus forte que feu », et à travers lesquels s’affirma l’idée traditionnelle qui veut que ce soit le sens de l’honneur ou de la honte – et non de petites mesures tirées de petites morales – qui crée une différence substantielle, existentielle, entre les êtres, comme entre une race et une autre race.
D’autre part, il y a la réalisation de ceux pour qui la fin apparut comme un moyen, et chez qui la reconnaissance du caractère illusoire de mythes multiples laissa intact ce qu’ils surent conquérir pour eux-mêmes, sur les frontières de la vie et de la mort, au-delà du monde et de la contingence.
Ces formes de l’esprit peuvent être les fondements d’une nouvelle unité. L’essentiel est de les assumer, de les appliquer et de les étendre du temps de guerre au temps de paix, de cette paix surtout, qui n’est qu’un coup d’arrêt et un désordre mal contenu – afin que se dégagent une discrimination et un nouveau front . Cela doit se faire sous des aspects beaucoup plus essentiels qu’un « parti », lequel ne saurait être qu’un instrument contingent en vue de certaines luttes politiques ; et même sous des aspects beaucoup plus essentiels qu’un simple « mouvement », si par « mouvement » l’on entend seulement un phénomène quantitatif plus que qualitatif, fondé sur des facteurs émotionnels plus que sur l’adhésion sévère et franche à une idée. Ce qu’il faut favoriser, c’est plutôt une révolution silencieuse, procédant en profondeur, afin que soient créées d’abord à l’intérieur et dans l’individu, les prémisses de l’ordre qui devra ensuite s’affirmer aussi à l’extérieur, supplantant en un éclair, au bon moment, les formes et les forces d’un monde de subversion. Le « style » qui doit être mis en relief, c’est celui de l’homme qui soutient certaines positions par fidélité à soi-même et à une idée, dans un recueillement profond, dans un dégoût de tout compromis, dans un engagement total qui doit se manifester non seulement dans la lutte politique, mais dans chaque expression de l’existence : dans les usines, les laboratoires, les universités, les rues, et jusque dans le domaine personnel des affections. On doit en arriver au point que le type humain dont nous parlons, et qui doit être la substance cellulaire de notre front, soit bien reconnaissable, impossible à confondre, de sorte qu’on puisse dire : « En voilà un qui agit comme un homme du mouvement ».
Cette consigne, qui fut celle des forces qui rêvèrent de donner à l’Europe un ordre nouveau, mais qui dans sa réalisation fut souvent entravée et faussée par de multiples facteurs, doit être reprise aujourd’hui. Et aujourd’hui, au fond, les conditions sont meilleures, parce qu’il n’y a pas d’équivoques et parce qu’il suffit de regarder autour de soi, de la rue au Parlement, pour que les vocations soient mises à l’épreuve et pour qu’on prenne bien nettement la mesure de ce que nous ne devons pas être. Face à toute cette boue, dont le principe est : » Qui t’oblige à le faire ? », ou bien : « D’abord vient le ventre, la peau (la “peau” chère à Malaparte !), et puis la morale », ou encore : « Ce n’est pas une époque où l’on puisse s’offrir le luxe d’avoir du caractère », ou enfin : « J’ai une famille », qu’on sache clairement et fermement : « Nous, nous ne pouvons pas faire autrement, telle est notre voie, tel est notre être. » Ce qui peut et pourra être obtenu de positif, aujourd’hui ou demain, ne le sera pas par l’habileté d’agitateurs et de politiciens, mais par le prestige naturel et la reconnaissance qu’obtiendront des hommes de la génération d’hier ou, plus encore, de la nouvelle génération, des hommes qui seront capables de tout cela et qui, par là même, fourniront une garantie en faveur de leur idée.
** Là encore, pour serrer de près le texte, qui parle du spirito legionario, nous avons employé le mot « légionnaire » comme adjectif, ce qui est incorrect en français. L’ « esprit légionnaire », pour Evola, c’est le semper fidelis, c’est d’abord la « fidélité jusqu’à la mort ».
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C’est donc une substance nouvelle qui doit s’affirmer dans une lente avancée, par delà les cadres, les rangs et les positions sociales du passé. C’est une figure nouvelle qu’il faut avoir devant les yeux, pour y mesurer sa propre force et sa propre vocation. Il est important, fondamental, de reconnaître que cette figure n’a rien à voir avec les classes en tant que catégories économiques, ni avec les antagonismes qui s’y rapportent. Elle pourra se manifester sous la forme du riche comme du pauvre, du travailleur comme de l’aristocrate, du chef d’entreprise comme de l’explorateur, du technicien, du théologien, de l’agriculteur, de l’homme politique au sens strict. Mais cette substance nouvelle connaîtra une différenciation interne, qui sera parfaite lorsque, de nouveau, il n’y aura pas le doute sur les vocations, non plus que sur les fonctions de l’obéissance et du commandement, lorsque le symbole rétabli d’une inébranlable autorité trônera au centre de structures hiérarchiques nouvelles.
Cela traduit une direction qu’on peut dire aussi bien antibourgeoise qu’antiprolétarienne, une direction totalement libérée des contaminations démocratiques et des lubies « sociales », car conduisant vers un monde clair, viril, articulé, fait d’hommes et de chefs d’hommes. Mépris pour le mythe bourgeois de la « sécurité », de la petite vie standardisée, conformiste, domestiquée et « moraliste ». Mépris pour le lien anodin propre à tout système collectiviste et mécaniciste, propre à toutes les idéologies qui accordent à de confuses valeurs « sociales » la primauté sur les valeurs héroïques et spirituelles par lesquelles doit se définir, pour nous, dans tous les domaines, le type de l’homme vrai, de la personne absolue. Et quelque chose d’essentiel sera réalisé lorsque se réveillera l’amour pour un style fait d’impersonnalité active, en vertu duquel c’est l’œuvre qui compte, non l’individu, en vertu duquel on est capable de ne pas se considérer soi-même comme quelque chose d’important, importants étant au contraire la fonction, la responsabilité, la tâche assumée, le but poursuivi. Lorsque cet esprit s’affirmera, de nombreux problèmes, y compris d’ordre économique et social, se simplifieront, problèmes qui resteraient en revanche insolubles si on les abordait de l’extérieur, sans la contrepartie d’un changement de facteurs spirituels et sans l’élimination d’infections idéologiques qui compromettent dès le départ tout retour à la normalité, qui empêchent même de percevoir ce que normalité signifie.
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Orientations (Extraits)

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Il est inutile de se faire des illusions avec les chimères d’un quelconque optimisme : nous nous trouvons aujourd’hui à la fin d’un cycle. Depuis des siècles déjà, tout d’abord de façon insensible, puis avec le mouvement d’une avalanche, de multiples processus ont détruit, en Occident, tout ordre normal et légitime des hommes, ont faussé les conceptions les plus hautes de la vie, de l’action, de la connaissance et du combat. Et le mouvement de cette chute, sa vitesse, son côté vertigineux, a été appelé « progrès ». Et des hymnes au « progrès » furent entonnés, et l’on eut l’illusion que cette civilisation – civilisation de matière et de machines – était la civilisation par excellence, celle à laquelle toute l’histoire du monde était pré-ordonnée : jusqu’à ce que les conséquences ultimes de tout ce processus fussent telles qu’elles provoquèrent, chez certains, un réveil.
On sait où, et sous quels symboles les forces d’une possible résistance cherchèrent à s’organiser. D’un côté, une nation qui n’avait connu, depuis la réalisation de son unité, que le climat médiocre du libéralisme, de la démocratie et de la monarchie constitutionnelle, osa reprendre le symbole de Rome comme base d’une nouvelle conception politique et d’un nouvel idéal de virilité et de dignité. Des forces analogues se réveillèrent dans la nation qui, au Moyen Age, avait elle-même fait sien le symbole romain de l’Imperium, pour réaffirmer le principe d’autorité et la primauté des valeurs qui ont leur racine dans le sang, dans la race, dans les forces les plus profondes d’une lignée. Et tandis que dans d’autres nations européennes des groupes s’orientaient déjà dans le même sens, une troisième force venait s’ajouter au bloc, sur le continent asiatique, la nation des samouraïs, dans laquelle l’adoption des formes extérieures de la civilisation moderne n’avait pas entamé la fidélité à une tradition guerrière centrée sur le symbole de l’Empire solaire de droit divin.
On ne prétend pas que, dans ces courants, la distinction entre l’essentiel et l’accessoire était bien nette, ni qu’en eux la conviction et la qualification adéquates des hommes répondaient aux idées, ni que les influences se ressentant des forces mêmes qu’il fallait combattre avaient été surmontées. Le processus de purification idéologique aurait pu avoir lieu dans un deuxième temps, après la résolution de certains problèmes politiques immédiats et impossibles à proroger. Mais même ainsi, il était clair que prenait forme un bloc de forces représentant un défi lancé à la civilisation « moderne » : tant à celle des démocraties héritières de la Révolution française, qu’à celle incarnant la limite extrême de la déchéance de l’homme occidental : la civilisation collectiviste de l’homme-masse sans visage. Les rythmes s’accélérèrent, les tensions augmentèrent jusqu’à l’affrontement armé des forces. Ce qui prévalut, ce fut le pouvoir massif d’une coalition qui ne recula pas devant la plus hybride des ententes et la mobilisation idéologique la plus hypocrite, pourvu qu’elle écrasât le monde qui était en train de se relever et qui entendait affirmer son droit. Le fait de savoir si nos hommes furent ou non à la hauteur de la tâche, si des erreurs furent commises sur le plan du sens de l’opportunité, de la préparation complète, de la mesure du risque, doit être laissé de côté, car cela ne compromet pas la signification profonde du combat qui fut mené. Du reste, savoir que l’histoire se venge aujourd’hui sur les vainqueurs, que les puissances démocratiques, après s’être alliées avec les forces de la subversion rouge pour mener la guerre jusqu’à l’extrémisme insensé de la capitulation sans conditions et de la destruction totale, voient à présent se retourner contre elles leurs alliés d’hier, danger bien plus redoutable que celui qu’elles voulaient conjurer, savoir cela ne nous intéresse pas.
Une seule chose compte : nous sommes aujourd’hui au milieu d’un monde de ruines. Et la question qu’il faut se poser est celle-ci : existe-t-il encore des hommes debout parmi ces ruines ? Et que doivent-ils faire, que peuvent-ils faire ?
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Une telle question dépasse en fait les fronts d’hier, car il est clair que vainqueurs et vaincus sont désormais sur le même plan et que le seul résultat de la Deuxième Guerre mondiale a consisté à rabaisser l’Europe au rang d’objet de puissances et d’intérêts extra-européens. Il faut d’ailleurs reconnaître que la dévastation qui nous entoure est de caractère essentiellement moral. Nous sommes dans une atmosphère d’anesthésie morale générale, d’ordre en usage dans une société de consommation et démocratique : le fléchissement du caractère et de toute dignité vraie, le marasme idéologique, la prédominance des intérêts les plus bas, la vie au jour le jour, voilà ce qui caractérise, en général, l’homme de l’après-guerre . Reconnaître cela, signifie aussi reconnaître que le premier problème, au fondement de tous les autres, est de nature intérieure : se relever, renaître intérieurement, se donner une forme, créer en soi-même ordre et droiture. Ceux qui s’illusionnent, aujourd’hui, sur les possibilités d’une lutte purement politique et sur le pouvoir de telle ou telle formule, de tel ou tel système, qui n’auraient pas pour contrepartie précise une nouvelle qualité humaine, ceux-là n’ont rien appris des leçons du passé récent. Il est un principe qui, aujourd’hui plus que jamais, devrait être d’une évidence absolue : si un Etat possédait un système politique et social qui serait, en théorie, le plus parfait, mais si la substance humaine était tarée, eh bien cet Etat descendrait tôt ou tard au niveau des sociétés les plus basses, alors qu’un peuple, une race capable de produire de vrais hommes, des hommes à l’intuition juste et à l’instinct sûr, attendrait un haut niveau de civilisation et résisterait aux épreuves les plus calamiteuses, même si son système politique était défectueux et imparfait. Qu’on prenne donc nettement position contre le faux « réalisme politique », qui ne pense qu’en termes de programmes, de problèmes d’organisation des partis, de recettes sociales et économiques. Tout cela appartient au contingent, non à l’essentiel. La mesure de ce qui peut encore être sauvé dépend en fait de l’existence, ou non, d’hommes qui se tiennent debout devant nous non pour prêcher des formules, mais pour être des exemples, non pour aller à la rencontre de la démagogie et du matérialisme des masses, mais pour réveiller des formes différentes de sensibilité et d’intérêt. A partir de ce qui peut encore subsister parmi les ruines, reconstruire lentement un homme nouveau , l’animer grâce à un esprit et une vision de la vie bien précis, le fortifier par l’adhésion intransigeante à certains principes – tel est le vrai problème.
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09.08.2007
Le secret de la dégénérescence

Julius Evola
Quiconque en est arrivé à rejeter le mythe rationaliste du «progrès» et de l'interprétation de l'histoire comme un développement positif ininterrompu de l'humanité se trouvera lui-même graduellement conduit vers la vision-du-monde qui était commune à toutes les grandes cultures traditionnelles, et qui a en son centre la mémoire d'un processus de dégénérescence, d'un lent obscurcissement, ou de la chute d'un monde antérieur plus élevé. Si nous pénétrons plus profondément à l'intérieur de cette nouvelle (et ancienne) interprétation, nous rencontrons des problèmes variés, parmi lesquels le principal est le secret de la dégénérescence.
Dans son sens littéral, cette question n'est en aucune manière une nouveauté. Si l'on contemple les magnifiques vestiges de cultures dont le nom même n'est pas parvenu jusqu'à nous, mais qui semblent avoir porté, même dans leurs aspects matériels, une grandeur et une puissance plus que terrestres, on peut difficilement éviter de se poser des questions sur la mort des cultures, et de sentir l'insuffisance des raisons qui sont habituellement données comme explications.
Nous pouvons remercier le comte de Gobineau pour le meilleur exposé, et le plus connu, de ce problème, et aussi pour une critique magistrale des principales hypothèses le concernant. Sa solution sur la base de la pensée raciale et de la pureté raciale comporte aussi une grande part de vérité, mais elle a besoin d'être élargie par quelques observations concernant un ordre de choses plus élevé. Car il a existé de nombreux cas où une culture s'est effondrée même quand sa race est restée pure, et cela est particulièrement clair dans certains groupes qui ont souffert d'une lente, inexorable extinction, bien qu'ils étaient restés racialement isolés, comme des îles. Ces peuples sont aujourd'hui dans la même forme raciale qu'ils l'étaient deux siècles auparavant, mais il est difficile de retrouver à présent l'héroïque disposition et la conscience raciale qu'ils possédaient autrefois. D'autres grandes cultures semblent simplement être restées figées comme des momies: elles étaient depuis longtemps intérieurement mortes, et il suffisait donc de la plus légère poussée pour les abattre. Ce fut le cas, par exemple, de l'ancien Pérou, cet empire solaire géant qui fut annihilé par quelques aventuriers sortis de la pire populace de l'Europe.
Si nous considérons le secret de la dégénérescence d'un point de vue exclusivement traditionnel, il devient encore plus difficile de le résoudre complètement. C'est alors une question de division de toutes les cultures en deux types principaux. D'une part, il y a les cultures traditionnelles, dont les principes sont identiques et inchangeables, en dépit de toutes les différences de surface. L'axe de ces cultures et le sommet de leur ordre hiérarchique consiste en puissances et en actions métaphysiques, supra-individuelles, qui servent à informer et justifier tout ce qui est simplement humain, temporel, sujet au devenir et à «l'histoire». D'autre part, il y a la «culture moderne», qui est véritablement l'anti-tradition et qui s'épuise elle-même dans une construction de formes purement humaines et terrestres et dans le développement total de celles-ci, dans la recherche d'une vie entièrement détachée du «monde d'en-haut».
Du point de vue de cette dernière, la totalité de l'histoire est une dégénérescence, parce qu'elle montre le déclin universel des premières cultures de type traditionnel, et la montée décisive et violente d'une nouvelle civilisation universelle du type «moderne».
Une double question surgit alors.
Premièrement, comment fut-il même possible que cela puisse arriver? Il y a une erreur logique sous-jacente dans toute la doctrine de l'évolution: il est impossible que le plus élevé puisse émerger du moins évolué, et le plus grand du plus petit. Mais n'y a-t-il pas une difficulté similaire dans la solution de la doctrine de l'involution? Comment est-il même possible au plus élevé de tomber? Si nous pouvions raisonner par simples analogies, il serait facile de traiter cette question. Un homme en bonne santé peut devenir malade; un homme vertueux peut tourner au vice. Il y a une loi naturelle que chacun considère comme allant de soi: que chaque être vivant commence avec la naissance, la croissance et la force, puis vient la vieillesse, l'affaiblissement et la désintégration. Et ainsi de suite. Mais cela est juste faire des affirmations, pas expliquer, même si nous reconnaissons que de telles analogies sont effectivement liées à la question posée ici.
Deuxièmement, la question n'est pas seulement d'expliquer la possibilité de la dégénérescence d'un monde culturel particulier, mais aussi la possibilité que la dégénérescence d'un cycle culturel puisse se transmettre à d'autres peuples et les entraîne dans sa chute. Par exemple, nous n'avons pas seulement à expliquer comment l'ancienne réalité occidentale s'effondra, mais aussi à montrer la raison pour laquelle il fut possible pour la culture «moderne» de conquérir pratiquement le monde entier, et pourquoi elle posséda le pouvoir de détourner autant de peuples de tout autres types de culture, et de dominer même là où des Etats de forme traditionnelle semblaient être vivants (il suffit de se rappeler l'Orient aryen). A cet égard, il ne suffit pas de dire que nous avons affaire à une conquête purement matérielle et économique. Cette vue semble très superficielle, pour deux raisons. En premier lieu, un pays qui est conquis sur le plan matériel subit aussi, sur le long terme, des influences d'un genre plus élevé, correspondant au type culturel de son conquérant. Nous pouvons affirmer, en fait, que la conquête européenne sème presque partout les graines de «l'européanisation», c'est-à-dire le mode de pensée rationaliste, hostile à la tradition, individualiste. Deuxièmement, la conception traditionnelle de la culture et de l'Etat est hiérarchique, non-dualiste. Ses porteurs ne purent jamais souscrire, sans de sévères réserves, aux principes du «Rendez à César ce qui appartient à César» et du «Mon Royaume n'est pas de ce monde». Pour nous, la «Tradition» est la présence victorieuse et créative dans le monde de ce qui «n'est pas de ce monde», c'est-à-dire de l'Esprit, compris comme une puissance qui est plus puissante que toute puissance purement humaine ou matérielle.
C'est l'idée de base de la vision de la vie authentiquement traditionnelle, qui ne nous permet pas de parler avec mépris des conquêtes purement matérielles. Au contraire, la conquête matérielle est le signe, sinon d'une victoire spirituelle, du moins d'une faiblesse spirituelle ou d'une sorte de «recul» dans les cultures qui sont conquises et qui perdent leur indépendance. Partout où l'Esprit, considéré comme la plus forte puissance, était véritablement présent, les moyens -- visibles ou autres -- ne manquèrent jamais pour résister à la supériorité technique et matérielle de tous les adversaires. Mais cela ne s'est pas produit. On doit donc en conclure que la dégénérescence était cachée derrière la façade traditionnelle de tous les peuples que le monde «moderne» a pu conquérir. L'Occident doit donc avoir été la culture dans laquelle une crise qui était déjà universelle prit sa forme la plus aigüe. Ici la dégénérescence fut l'équivalent, pour ainsi dire, d'un coup d'assommoir, et lorsqu'il eut lieu, il brisa avec plus ou moins de facilité d'autres peuples chez qui l'involution n'avait certainement pas «progressé» aussi loin, mais dont la tradition avait déjà perdu sa puissance originelle, et donc ces peuples ne furent plus capables de se protéger d'un assaut extérieur.
Avec ces considérations, le second aspect de notre problème est ramené au premier. La question est surtout d'expliquer la signification et la possibilité de la dégénérescence, sans faire référence à d'autres circonstances.
Pour cela nous devons être clairs à propos d'une chose: c'est une erreur de présumer que la hiérarchie du monde traditionnel est basée sur une tyrannie des classes supérieures. Cela est seulement une conception «moderne», complètement étrangère au mode de pensée traditionnel. La doctrine traditionnelle concevait en fait l'action spirituelle comme une «action sans agir»; elle parlait du «mouvement immobile»; partout elle utilisait le symbolisme du «pôle», l'axe inaltérable autour duquel tous les mouvements ordonnés prennent place (et à un autre endroit nous avons montré que cela est la signification de la svastika, la «croix arctique»); elle soulignait toujours la spiritualité «olympienne», et l'autorité authentique, ainsi que sa manière d'agir directement sur ses subordonnés, pas par la violence mais par la «présence»; finalement elle utilisait l'image de l'aimant, dans laquelle se trouve la clé de notre question, comme nous allons le voir à présent.
C'est seulement aujourd'hui que quelqu'un pourrait imaginer que les authentiques porteurs de l'Esprit, de la Tradition, recherchent les gens pour les saisir et les mettre à leurs places -- bref, qu'ils «dirigent» les gens, ou ont un intérêt personnel à établir et à maintenir ces relations hiérarchiques en vertu desquelles ils peuvent apparaître de manière visible comme les dirigeants. Cela serait ridicule et insensé. C'est bien plus la reconnaissance venant des basses classes qui est la véritable base de toute hiérarchie traditionnelle. Ce n'est pas le plus élevé qui a besoin du moins élevé, mais l'inverse. L'essence de la hiérarchie est qu'il existe quelque chose vivant comme une réalité dans certaines personnes, qui chez les autres est présente seulement sous la forme d'un idéal, d'une prémonition, d'un effort ininterrompu. Ainsi ces derniers sont fatalement attirés par les premiers, et leur plus basse condition est celle de la subordination moins à quelque chose d'étranger, qu'à leur propre «Moi» véritable. Là réside le secret, dans le monde traditionnel, de toute disponibilité au sacrifice, de tout héroïsme, de toute loyauté; et d'autre part, d'un prestige, d'une autorité, et d'une calme puissance que le tyran le plus lourdement armé ne pourra jamais posséder.
Avec ces considérations, nous sommes parvenus très près de la solution non seulement du problème de la dégénérescence, mais aussi de la possibilité d'une chute particulière. Ne serions-nous pas fatigués d'entendre que le succès de chaque révolution indique la faiblesse et la dégénérescence des dirigeants antérieurs? Une compréhension de ce genre est très partielle. Cela serait en effet le cas si des chiens féroces étaient attachés, et soudain relâchés: cela serait la preuve que les mains tenant les laisses sont devenues impotentes ou faibles. Mais les choses se présentent très différemment dans la structure de la hiérarchie spirituelle, dont nous avons expliqué plus haut la base réelle. Cette hiérarchie dégénère et peut être renversée dans un cas seulement: lorsque l'individu dégénère, lorsqu'il utilise sa liberté fondamentale pour dénier l'Esprit, pour détacher sa vie de tout point de référence plus élevé, et pour exister «seulement pour lui-même». Alors les contacts sont fatalement rompus, la tension métaphysique, à laquelle l'organisme traditionnel doit son unité, s'efface, toutes les forces vacillent dans sa course et finalement se brisent. Les sommets, bien sûr, demeurent purs et inviolables dans leurs hauteurs, mais le reste, qui dépendait d'eux, devient maintenant une avalanche, une masse qui a perdu son équilibre et qui tombe, d'abord imperceptiblement mais avec un mouvement toujours accéléré, vers les profondeurs et les plus bas niveaux de la vallée. C'est le secret de toutes les dégénérescences et de toutes les révolutions. L'Européen a d'abord tué la hiérarchie en lui-même en extirpant ses propres possibilités intérieures, auquelles correspondent les bases de l'ordre qu'il voudrait ensuite détruire extérieurement.
Si la mythologie chrétienne attribue la Chute de l'Homme et la Rébellion des Anges à la liberté de la volonté, alors cela revient à peu près à la même signification. Cela concerne l'effrayant potentiel qui demeure en l'homme, d'utiliser la liberté pour détruire spirituellement et pour bannir tout ce qui pourrait lui assurer une valeur supra-naturelle. C'est une décision métaphysique: le fleuve qui traverse l'histoire sous les formes les plus variées de la haine anti-Tradition, de l'esprit révolutionnaire, individualiste, et humaniste, ou pour résumer, l'esprit «moderne». Cette décision est la seule cause positive et décisive dans le secret de la dégénérescence, la destruction de la Tradition.
Si nous comprenons cela, nous pouvons peut-être aussi saisir le sens de ces légendes qui parlent de mystérieux dirigeants qui existent «toujours» et ne sont jamais morts (l'ombre de l'Empereur dormant à l'intérieur de la montagne de Kyffhaüser!). De tels dirigeants peuvent être redécouverts seulement si on parvient à la réalisation spirituelle et si on éveille une qualité en soi-même comme un métal qui soudainement sent «l'aimant», trouve l'aimant et s'oriente irrésistiblement et se dirige vers lui. Pour l'instant, nous devons nous restreindre à cette indication. Une explication compréhensible des légendes de cette sorte, qui nous parviennent depuis la plus ancienne source aryenne, nous entraînerait trop loin. En une autre occasion nous reviendrons peut-être au secret de la dégénérescence, à la «magie» qui est capable de rétablir la masse tombée, sur les sommets inaltérables, solitaires, et invisibles qui sont encore là dans les hauteurs.
Publié dans Deutsches Volkstum, Nr. 11, 1938
16:45 Publié dans Articles de Julius Evola | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


